La stratégie du mauvais élève

Via Twitter, je tombe sur ce post un peu ancien sur un blog nommé "Paroles de Papa". Je résume rapidement de quoi il s'agit si vous ne voulez pas vous en infliger la lecture intégrale, rapidement roborative et prévisible : un père s'occupe seul de ses deux enfants pour la journée et publie les échanges de SMS avec sa conjointe, échanges qui montrent comme il est trop pas doué LOL genre il amène le gamin à McDo et dit que c'est équilibré parce que les frites c'est des légumes MDR et aussi il sait pas reconnaître la machine à laver et le lave-vaiselle ROFL. Vous avez là l'essentiel des ressorts comiques, et comme vous pouvez le voir, on se bidonne mais d'une force peu commune. Histoire authentique ou simple blague un brin caricaturale ? Ce n'est pas le plus important. Ce que l'on peut voir mis en scène et justifié, c'est ce que l'on peut appeler avec Jean-Claude Kaufmann la "stratégie du mauvais élève".

N'ayant pas d'exemplaire de La Trame conjugale sous la main au moment où j'écris, je me contenterais de donner à lire un passage qui y fait référence dans Sociologie de la famille contemporaine de François de Singly (édition de 2004 : les éditions plus récentes ont fait l'objet de mises à jour, je ne sais pas si le passage y a été conservé). A vingt ans d'écart, la mise en parallèle avec le post cité ci-dessus demeure assez intéressant - comme quoi, dans les relations de couples, les transformations ne se font pas aussi rapidement que les magazines veulent le faire croire :

Dans la Trame conjugale, Jean-Claude Kaufmann découvre les tactiques que les hommes mettent en œuvre pour conserver les avantages acquis, et les solutions que les femmes acceptent, qui servent à justifier le maintien peu légitime d'une division du travail. C'est ainsi que l'homme peut apparemment manifester de la bonne volonté en acceptant de participer aux tâches ménagères tout en ne réussissant pas bien ce qui lui est demandé. IL entre dans la peau de l'élève qui "a normalement beaucoup de mal à apprendre : un rien sépare la mauvaise volonté de la difficulté réelle". Par exemple, il ne parvient pas à se souvenir de la relation entre types de linge et programmes des mots d'excuse : "c'est pas que je veux pas le faire, c'est que je n'y pense pas". Pour que les maîtres acceptent de si mauvais élèves, ces derniers font des efforts. Les hommes veulent montrer qu'ils ne sont pas devenus pour autant, après le flou agréable des débuts de la vie conjugale, des "machos" à l'ancienne. Ils témoignent de leur bonne volonté en exécutant telle ou telle tâche, choisie parce qu'elle semble moins pénible.

C'est ce genre de stratégie qu'illustre presque parfaitement le "témoignage" (les guillemets sont là pour questionner l'authenticité de la chose) de "Paroles de papa". On ne s'étonnera guère que des hommes qui savent se servir de smartphones et d'ordinateurs, capables de trouver comment y faire toutes sortes de réglages et de téléchargements - et je ne parle même de connaître les combinaisons de touches pour exécuter un enchaînement parfait dans Street Fighter, soient complètement démunis lorsqu'ils se trouvent confrontés aux quatre ou cinq boutons d'un lave-linge :


C'est ainsi que l'on peut comprendre que, dans une société où l'égalité entre les hommes et les femmes est une valeur affichée, se maintiennent pourtant des inégalités très marquées en termes de temps de travail domestique dans les couples hétérosexuels, y compris lorsque les deux conjoints sont salariés. Ainsi, en 2010, les femmes consacraient en moyenne 4h01 quotidiennes aux tâches domestiques contre 2h13 pour les hommes. Si on considère les seuls soins aux enfants, le temps moyen quotidien est, pour les femmes de 45 minutes contre 19 pour les hommes (chiffres tirés de ce document, tout comme le tableau qui suit : cliquez dessus pour le voir en entier).


L'argument de Kauffmann est donc le suivant : ce sont dans les interactions au sein du couple que se reproduisent les inégalités domestiques, au travers des arrangements apparemment libres, mais en fait inégaux, entre les conjoints. Un résultat très proche avait déjà été mis à jour aux Etats-Unis dans l'ouvrage The Second Shift (1989) de Arlie Hochschild : au travers de l'étude approfondie de plusieurs couples, l'auteure mettait en avant, de la même façon, les stratégies mises en œuvre par les hommes et les femmes pour négocier, rarement de façon très égale, les tâches domestiques.

On pourra objecter que le cas rapporté ici est probablement fictif, ou tout au moins assez romancé. Il faut tout d'abord rappeler que les travaux de Kauffmann et de Hoschild s'appuient sur des enquêtes approfondies, au travers d'entretien avec différents couples, et que c'est au travers d'eux que sont mises à jour les stratégies et le sens prêtées à celles-ci par les individus. Mais c'est encore insuffisant : la mise en scène humoristique présente nous en dit beaucoup plus. Elle tire en effet sa force drolatique (enfin, vous voyez ce que je veux dire...) de "l'effet de réel" qu'elle produit : "c'est drôle parce que c'est vrai" dira-t-on. Les commentaires du post, d'ailleurs, rappellent que, si c'est de l'humour, cela n'a pas moins prétention à décrire quelque chose de vrai : "En plus je me reconnais dans certaines situations (quels vêtements mettre par exemple)", "J'adore! Je suis persuadé que plus tard mon chéri sera comme ça pour certaines choses (notamment sur les questions sur les gouttes etc...). déja que quand c'est lui qui s'occupe du cochon d'inde j'ai plein de sms :)", "c'est vrai que j'ai beaucoup rigoler à la lecture, mais quand on le vit, c'est pas si drôle finalement", etc. C'est d'ailleurs là-dessus que repose le succès du billet : on le partage pour s'y reconnaître ou y (faire) reconnaître quelqu'un.

Il ne s'agit pas pour autant pour moi de prétendre que c'est là une représentation fidèle de la réalité au seul prétexte que c'est l'un des mécanismes sur lequel repose l'humour du post. Cet humour à vocation sociologique - sociologie spontanée, non contrôlée, appuyée sur rien d'autres que des préjugés - ne remplacera jamais une vraie enquête de sociologie au plan de la connaissance. Mais il aura peut-être plus de force lorsqu'il s'agira d'influer sur les attitudes et les comportements des personnes. Car cet humour est précisément ce qui rend possible la stratégie du mauvais élève : en faisant exister un cadre d'interprétation des comportements masculins, en leur donnant une justification, fut-elle par le rire, elle permet aux hommes de recourir à cette stratégie de façon d'autant plus efficace. Leur conjointe pourra s'énerver, se fâcher, leur faire des reproches... mais finalement, c'est drôle qu'ils soient aussi maladroits, non ? Ce n'est pas bien grave, c'est juste que les hommes, c'est comme ça... Et on touche là à l'une des fonctions latentes de ces formes humoristiques : rendre possible certains comportements, faciliter certaines stratégies, et, ici, protéger finalement le confort de certains hommes qui y trouveront les ressources nécessaires pour justifier de façon assez puissante leur faible participation aux tâches domestiques.

L'argument de Kauffmann, qui s'intéresse d'abord aux interactions au sein du couple, se double ici efficacement des schèmes narratifs et culturels que permet la diffusion et l'échange de ce type d'histoire, surtout sous un angle humoristique. La stratégie du mauvais élève ne serait pas possible s'il n'y avait pas au dehors de la scène sociale constituée du couple une scène plus grande où les acteurs ne sont pas des individus mais des archétypes, les hommes et les femmes, les pères et les mères - ce qui explique, comme on me le fait remarquer sur Twitter, que les femmes ne peuvent pas jouer aux mauvais élèves. Cette scène est peuplée par la sociologie spontanée que nous sommes tous amenés à faire, et ce souvent sous l'angle de l'humour - il faudrait d'ailleurs réfléchir à comment de la pseudo-science comme "Les hommes viennent de Mars et les femmes de Venus" peut si facilement se transformer en spectacle humoristique... La sociologie scientifique, bien moins drôle, apparaît plus que jamais nécessaire.

Read More...

A chacun son Français : De l'instrumentalisation du temps de travail

La presse anglo-saxonne se moque d'une soi-disante interdiction française de répondre aux mails après 18h. C'est le Guardian qui diffuse l'info, se faisant au passage corriger par Buzzfeed, dans une sorte de retournement des hiérarchies journalistiques qui laisse pantois. Mais soyons honnête : le mythe des Français feignasses, ce n'est pas une invention purement anglo-saxonne. Un certain discours auto-critique bien français y a fortement contribué, et ce bien avant même le débat récurrent sur les 35h... Comme j'ai pu le signaler précédemment, dans mon travail de thèse, j'ai été amené à interviewer bon nombre de Français travaillant ou ayant travaillé à l'étranger. Ce qui me frappe, c'est la distance entre leurs discours sur le rapport au travail en France et dans les pays Anglo-saxons et celui qui est le plus courant, quasiment officiel, dans les articles de presse et les discours politiques. Et si je vous disais qu'en France, on travaille trop ?

Si je vous le disais, il y aurait fort à parier qu'un certain nombre d'entre vous seraient étonnés. Et pourtant, c'est ce que plusieurs de mes interviewés décrivent. Lorsque je leur demande ce qu'ils apprécient dans le fait de travailler à l'étranger, et particulièrement dans les pays anglo-saxons, il y a quelque chose qui revient de façon récurrente : le fait que, à 17h, on puisse être au pub à boire des bières plutôt qu'au bureau en train de faire des heures supplémentaires. Ce n'est pas une reformulation de ma part : c'est bien en ces termes, avec le pub et la bière, qu'ils peuvent formuler ce jugement positif sur le travail à l'étranger (ou encore, à propos des Etats-Unis : "Moi, à 5h30, j'étais dehors. Et le vendredi après-midi, à 14h, les bureaux étaient fermés, la sécurité nous mettait dehors, donc j'allais faire de la planche à voile"). Et il s'agit en l'occurrence de cadres haut placés dans la hiérarchie de quelques entreprises industrielles et financières. Pour ne prendre qu'un exemple, voici le récit fait par l'un d'eux :

Question : On entends aussi dire à propos des Français à l'étranger, particulièrement sur Londres, qu'on travaille beaucoup plus qu'en France. C'est ce que vous ressentez ?
Pas du tout. [...] Les Anglais, ils en rament pas une. Je pense que ça fait partie des raisons pour lesquels, dans ma boîte, ils aiment embaucher des étrangers, c'est qu'ils ont du constater que il y a une tendance à travailler 10-12h par jour.
J'ai du intégrer une analyste [...] : à 17h30, si je l'arrêtais pas, elle était dehors.
Question : C'est assez différent de ce qu'on peut attendre parfois.
C'est des âneries. Après, c'est vrai qu'on a moins de vacances. [...] Là, il y a beaucoup plus de flexibilité sur les maladies. Ca me viendrait jamais à l'esprit de venir au boulot en étant malade. [...] Le rythme est différent. En France, on travaille comme des bêtes.
Question : En France, vous trouvez qu'on travaille beaucoup par rapport à ce que vous connaissez ?
Oui [...]. Après, il y a toujours des légendes. Quand je suis arrivée ds ma première boîte, j'ai entendu des gens qui disaient "ouais, moi, j'ai travaillé last night". Pour moi, c'était la nuit dernière, mais en fait, night, ça commence à sept heures. Si effectivement travailler jusqu'à 7h, ça veut dire qu'on a passé la nuit au bureau...

On peut mettre cela en miroir à la description haute en couleur faite par le Guardian des Français buvant du Sancerre pendant que les pauvres anglais triment et souffrent sous le point de la crise et de l'austérité :

While we poor, pallid, cowering Brits scurry about, increasingly cowed by the threat of recession-based redundancy and government measures that privilege bosses' and shareholder comfort over workers' rights, the continentals are clocking off. While we're staring down the barrel of another late one/extra shift/all-nighter, across the Channel they're sipping sancerre and contemplating at least the second half of a cinq à sept before going home to enjoy the rest of that lovely "work/133-hours-per-week-of-life" balance.

Ce que critiquent ces expatriés en France, c'est bien souvent leur rapport au travail : l'un d'eux dit encore "en France, [...] les gens restent jusqu'à tard, mais ils travaillent pas vraiment de 8h à 20h, c'est pas vrai. On glande, on socialise. Ça a ses vertus aussi. Mais je pense qu'à Paris en particulier, on donne un gros coup sur les heures de travail, aux Etats-Unis non. Il y a toujours des gens qui travaillent beaucoup : les gens qui sont dans la finance, les avocats. Mais autrement non, ils font leur 8h". Une autre se plaint qu'il soit obligatoire en France de rester longtemps au bureau même si l'on n'a rien à faire juste pour montrer que l'on est sérieux et travailleur alors qu'en Australie, elle pourrait alors boire des bières (une fois de plus).

Evidemment, il ne s'agit pas pour moi de prétendre que la mise en avant de ces témoignages et vignettes permet de dire une fois pour toutes que l'on travaille plus en France que dans les pays Anglo-saxons, ne serait-ce que parce que mes interviewés appartiennent à une classe particulière, et qu'il en serait sans doute tout autrement, d'un côté comme de l'autre, si on se tournait vers les ouvriers ou les employés. Notons cependant que le Guardian ne prend pas plus de pincettes de ce point de vue là. Mais ces témoignages ne sont pas sans valeur, et je ne peux que m'étonner qu'alors que je les ai rencontré assez facilement, au sein d'un échantillon assez diversifié, ils n'apparaissent jamais dans les écrits de journalistes ou d'autres qui donnent la parole aux expatriés. Ainsi, pas de trace de cela chez Christian Roudaut qui entend pourtant donner la parole aux Français de l'étranger, et mène en fait essentiellement une comparaison entre le "modèle français" et le "modèle anglo-saxon", à l'avantage du second.

C'est d'autant plus étonnant que ces éléments peuvent s'interpréter facilement dans le cadre de ce que Philippe d'Iribarne a nommé "la logique de l'honneur". Celle-ci, caractéristique de la culture professionnelle française, implique que les individus se trouvent placés à un certain statut social qu'ils doivent s'efforcer de tenir : si ce statut donne quelques privilèges, il est aussi contraignant. Rester travailler jusqu'à tard pour ne pas perdre la face, pour faire preuve de son zèle et de son "honneur", c'est une façon de tenir ce statut, de tenir ce rôle, et par là de justifier les privilèges que l'on mérite par ailleurs. Les Etats-Unis seraient au contraire dans une culture du contrat individuel, laquelle permettrait de comprendre les attitudes également décrites ici. Sans entrer ici dans le détail, Ph. d'Iribarne ne considère pas que l'un des deux modèles est supérieur à l'autre : il s'agirait plutôt de cultures nationales, produites par des histoires longues - dans le cas de la France, cela remonterait à l'Ancien Régime, rien de moins -, et qu'il serait vain d'essayer de changer. Il faut au contraire que les entreprises composent avec.

Il est intéressant de s'interroger sur nos perceptions du temps de travail. Ce que nous montrent en fait de façon conjointe l'article du Guardian et les quelques éléments de témoignage que je donne ici, c'est d'abord une perception toujours nationale de celui-ci : dans tous les cas, on parle du temps de travail "des Français" ou "des Anglais", nonobstant le fait qu'il peut être en fait très variable d'un secteur à l'autre, d'une profession à l'autre, d'une classe sociale à l'autre. Nos perceptions sont organisées par ces catégories "déjà là", de la même façon que Jean Bazin soulignait que l'existence du mot "Bambara" faisait naître l'idée qu'il existait un tel peuple avec des attitudes particulières : "comment un Bambara, questionné sur la religion, énoncerait-il en effet autre chose que la religion bambara ?" (voir l'article "A chacun son Bambara" dans ce bouquin). Plus loin, il écrit :

A strictement parler, Mage [l'un des ethnologues qui a étudié les Bambaras], pas plus qu'un autre, ne voit de Bambara ; il est seulement témoin de certains usages du nom. [...] Chaque identification que j'entends prononcer est relative ; il faut, pour comprendre ce qu'elle signifie, restituer l'espace social où elle a été énoncé, les positions qu'y occupent respectivement le nommant et le nommé - et éventuellement m'y situer moi-même en tant qu'étranger demandant "qui sont ces gens ?"

Ainsi, nous ne voyons pas décrits ici les Français ou les Anglais, des entités de toutes façons difficiles à saisir : nous voyons seulement comment sont utilisés ces termes dans des contextes particuliers, répondant à des enjeux propres. De la même façon que l'ethnie Bambara est finalement une production coloniale, où les dominants s'appuient sur une catégorie déjà là pour créer un peuple à contrôler, les références aux Français qui travaillent peu ou trop répondent à des enjeux différents. Ne nous laissons pas aller à voir, dans les moqueries venus d'Outre-manche, une simple manifestation "anti-française" venue de la perfide Albion : la fin de l'article du Guardian laisse transparaître une forme d'envie, qui est en fait un point d'appui possible pour une certaine critique, dont il faudrait en soi étudier les enjeux. Et sans remettre en cause en rien les témoignages que je présente ici, ils s'agit aussi d'opérations de critiques de la France : ce qui est visé dans la constitution et l'opposition des entités "pays anglo-saxons" et "France", c'est une certaine forme des relations de travail en France, ces discours n'étant pas exempts de critiques des hiérarchies des grandes entreprises françaises et des façons d'y faire sa place. Bref, elles ne se situent pas n'importe où dans l'espace économique ni dans la structure sociale. Mais pour en savoir plus, il faudra attendre que j'ai fini ma thèse.

[Notes : 1) Après les avoir maintenus fermés pendant quelques temps, je ré-ouvre les commentaires. Je serais très vigilants sur la modération ; 2) Edit du 12 Avril 2014 : Je vois passer des réactions à ce billet quelques peu... étonnantes. Je me permets donc de préciser : ce billet ne prétend en aucune façon que l'on travaille plus en France que dans les pays Anglo-saxons. Il s'interroge plutôt sur le rapport au travail et la façon dont celui-ci est attribué à des entités particulières - "la France" ou "les pays Anglo-saxons" - en fonction d'intérêts eux-mêmes particuliers.]

Read More...

Avoir un point de vue, ça n'arrive (pas) qu'aux autres

Il n'est pas rare que l'on reproche à un sociologue, un chercheur ou à toute autre personne prise dans un débat de ne pas être "neutre". C'est une façon aisée de disqualifier un point de vue. Particulièrement si on peut mettre en cause le point de vue ou les intérêts de la personne. Il faudrait, pour participer à un débat, mettre de côté ses intérêts particuliers pour ne s'intéresser qu'à l'intérêt général supérieur : c'est ce mythe qui sous-tend nos conceptions démocratiques modernes. Pourtant, parmi les choses que la sociologie m'a apprise - oui, c'est le nom d'une nouvelle série que je commence ici -, c'est qu'il est impossible d'être neutre.

Je m'appuie ici essentiellement sur un fameux article d'Howard Becker "Whose side are we on ?", dont on trouvera une traduction française dans ce bouquin (dont je recommande la lecture, ce qui n'étonnera pas les lecteurs qui auraient repéré mon léger tropisme beckerien). Je ne vais pas en faire un résumé, mais simplement reprendre quelques éléments de réflexions, et les compléter par ma propre compréhension du problème, pour laquelle ce bon vieil Howie ne pourrait être tenu pour responsable.

Alors pourquoi est-ce que l'on ne peut pas être neutre ? Imaginez la situation suivante. Vous voulez connaître la situation dans un lycée, savoir si les choses se passent bien ou mal, quels sont les problèmes, qu'est-ce qu'il faudrait faire pour améliorer les choses, etc. Ce pourrait être toute autre organisation, un hôpital, une prison, ce que vous voulez : gardons le lycée parce que tout le monde a une idée, même vague, de ce que à quoi ça ressemble. A priori, vous vous dites que vous êtes bien placé pour ça : vous êtes extérieur à ce lycée, vous ne pouvez être soupçonné d'avoir des intérêts particuliers quant à celui-ci, vous n'êtes pas pris dans les jeux de pouvoir, dans les relations personnelles ni quoi que ce soit qui pourrait perturber votre jugement. Votre position vous semble donc vous autoriser à une certaine neutralité : c'est du reste sur une telle base que de nombreuses organisations font appel à des audits extérieurs. Mais il n'en reste pas moins qu'il faut que vous preniez de l'information pour pouvoir émettre votre jugement.

Qu'allez-vous faire pour avoir cette information ? Imaginons que vous alliez discuter avec les élèves. Cela semble une bonne idée : après tout, le lycée est censé fonctionner autour d'eux, n'est-ce pas ? Pourtant, il y a fort à parier qu'alors les enseignants et l'administration du lycée vous accuseront de ne pas être neutre. Surtout si l'information que vous recueillez auprès des élèves leur apparaît défavorable, ce qui est fort probable. Ceux-ci pourront, par exemple, décrire les enseignants comme peu soucieux de leur rythme, de leurs envies, de leurs qualités, peu respectueux de leur culture ("j'ai dit à la prof que je lisais Harry Potter, elle m'a dit que c'était pas un vrai livre !") ou peu concernés par leur réussite ("le prof, il nous a dit que de toutes façons, il était trop intelligent pour faire cours à des gens comme nous" - ces deux citations sont tirés d'expériences réelles, je ne dirais pas de qui... un pote à moi...). Les enseignants auront sans doute des explications à donner, des justifications à faire, ils voudront témoigner de leur bonne foi ("les élèves ne respectent plus le savoir, ils sont sans cesse dans cette sous-culture commerciale qui les empêche d'accéder à ce qu'on leur enseigne, on doit bien lutter contre !"). Ce qui apparaît comme un problème pour les uns peut ainsi être une solution pour les autres. Bref, si vous ne prenez que le point de vue des élèves, vous ne serez pas neutre.

La solution semble alors évidente, et il est probable que vous y ayez déjà pensé en lisant le paragraphe précédent : il suffit de prendre les différents points de vue et de les confronter ! On ne va pas interroger seulement les élèves, mais aussi les profs, les CPE, les surveillants, l'administration... A priori, cela semble une bonne façon d'arriver à un jugement neutre. Si on prend en compte le point de vue de tous, on ne peut plus être "situé" et on peut espérer avoir quelque chose de plus "objectif", de plus "réaliste". Cela pose quelques problèmes en termes méthodologiques - il faudrait peut-être aussi avoir le point de vue des parents d'élèves, et du rectorat, et du ministère... et on risque de ne pas savoir où s'arrêter - mais le principe semble bon.

Pourtant, comme le fait remarquer Howard Becker, il est encore fort probable que vous vous fassiez accuser de manquer de neutralité. En effet, tous les points de vue ne se valent pas socialement : il y a une "hiérarchie de crédibilité" : certains groupes sont considérés comme capable de définir les choses telles qu'elles sont véritablement. Si des profs se rassemblent et décident que les élèves sont fainéants, incultes et insolents, ce jugement a un poids bien supérieur à celui des élèves qui pensent que les profs en question sont prétentieux et cruels. Cela prend une forme matérielle très simple : le jugement des profs peut fermer l'accès à certaines ressources (des filières d'enseignement par exemple) tandis que celui des élèves pourra facilement être mis à distance et neutralisé par les enseignants ("les élèves, ils ne sont pas capables de juger de notre travail, ils sont pas assez matures pour ça"). Il n'en va pas différemment, par exemple, entre les patients d'un hôpital et les médecins, entre les prisonniers et les gardiens de prison ou encore entre les managers et les employés... Certains points de vue ont plus de poids que d'autres.

De ce fait, ceux qui sont détenteurs du pouvoir de définir la situation - les profs qui sont capables de dire si les élèves posent problème ou pas, s'ils sont en capacité d'avoir un avis ou pas, s'il faut les écouter ou les ignorer - ceux-là ont toutes les chances de vous accuser de ne pas être neutre en "sur-estimant" ou en "donnant trop d'importance" à ce que racontent les autres. Et de ce fait, vous n'êtes effectivement pas neutre. Comprenons bien : il ne s'agit pas simplement d'un artifice rhétorique par lequel on cherche à vous disqualifier. En mettant sur un pied d'égalité des points de vue qui sont le plus souvent hiérarchisé, vous avez effectivement fait un choix et ce choix n'est pas neutre. Vous avez pris position, vous avez un parti pris : celui qui consiste à penser qu'il faut accorder autant d'importance au point de vue des dominés qu'à celui des dominants.

Il s'agit d'un choix politique, non pas au sens où il vous situe à droite ou à gauche, mais dans le sens où il met en jeu une certaine conception du pouvoir et de l'organisation sociale. Ecouter les plus faibles, et je dis bien "écouter" et pas "prendre pour argent comptant ce qu'il raconte", leur donner la parole, les entendre, accepter de laisser une place à leur expérience, c'est déjà avoir une position critique car on considère que les compte-rendus officiels ne suffisent pas. Je parle ici de "dominants" et de "dominés" en un sens très général : ainsi les profs qui sont dans mon exemple dominants seront les dominés d'une autre situation, et prendre en compte leur point de vue dans l'étude et l'évaluation de certaines politiques pourra provoquer autant de scandale que de prendre en compte le point de vue des élèves lorsqu'il s'agit d'évaluer le fonctionnement d'un établissement scolaire. Les gardiens de prisons pourront trouver inacceptable ce que les détenus disent d'eux, mais le ministère sera sans doute fortement choqué de ce que les gardiens de prisons pourront dire de la mise en oeuvre de ses politiques.

Dans tous les cas, on en arrive à cette conclusion : à partir du moment où la simple décision de savoir qui on écoute est une décision politique, il n'est tout simplement pas possible d'être neutre. Cela ne veut pas dire pour autant qu'il est impossible d'être objectif : neutralité et objectivité sont deux choses différentes. L'objectivité ne repose pas sur une position, mais sur la capacité à fournir des preuves à ce que l'on raconte. Et cela, c'est au plan méthodologique que le sociologue peut le régler. Mais l'impossibilité d'être neutre nous impose, selon Becker, de toujours bien indiquer de quel point de vue nous parlons en tant que chercheur, et de tenir compte de ce point de vue dans nos analyses. Elle nous permet même de produire des connaissances : le point de vue des "dominants" est souvent bien connu. Les compte-rendus de l'expérience des enseignants ou des médecins, par exemple, se trouve dans des discours officiels et des publications qui ne le sont pas moins. Prendre volontairement le point de vue des "dominés", c'est donc se donner la possibilité de produire des connaissances nouvelles.

Mais la leçon ne vaut peut-être pas que pour les sociologues. Il est facile pour chacun de se penser "neutre" vis-à-vis de tel ou tel problème, soit que l'on n'y soit pas impliqué, soit que l'on se sente autorisé à en donner un compte-rendu qui soit plus "vrai" que celui des autres. Il est facile de penser qu'avoir un point de vue situé, partiel et partial comme le dirait Bourdieu, ça n'arrive qu'aux autres. Et on peut même activement "refuser de prendre parti". Nous devrions nous souvenir que c'est impossible : "ne pas prendre parti", c'est toujours prendre le parti des dominants, de ceux qui sont situés au sommet de la hiérarchie de la crédibilité. Prenons un exemple : on trouve encore des gens qui pensent que mettre en scène un super-héros de couleur ou une super-héroïne est un "acte militant", et qu'il faut en finir avec le "tokenism", cette tendance à chercher à donner une représentation à tous les groupes dans les œuvres de fiction, "politiquement correct" inacceptable bien évidemment. En un sens, ils ont raison : c'est un acte militant. Mais le choix de ne mettre en scène des super-héros masculins blancs est tout autant un choix militant - et pas moins "politiquement correct", d'un autre point de vue politique. Toute représentation est politique. Je ne sais pas exactement où il faut que vous vous situiez dans ce débat comme dans beaucoup d'autres. Mais je peux au moins vous dire ceci : reconnaissez que vous prenez une position politique. Et assumez-la.

Read More...

[Invité] Histoire et pseudo-histoire : petit précis d’analyse théorique et contextuelle.

Une première sur ce blog : j'ai un invité. Clément Salviani, étudiant en archéologie et en histoire, pestait fort à propos sur Twitter contre la "pseudo-histoire", allant jusqu'à lister les signes pour la reconnaître et la débusquer. Ni une, ni deux, armé de mes années d'expériences et de ma légendaire habilité argumentatives, je lui dit : "fais un blog". Il n'a pas de blog, mais cela ne put me démonter : "je te prête le mien". "Why not ?" me répondit-il dans un haussement d'épaules (enfin, j'imagine : tout cela s'est passé par Twitter, on hausse difficilement des épaules sur Twitter, il n'y a pas de smileys pour ça), et l'Histoire se mit en marche. Voici donc le fruit de son labeur : "Histoire et pseudo-histoire : petit précis d’analyse théorique et contextuelle. Détecter la falsification intellectuelle en quelques points" (c'est le titre). Bonne lecture. Et attention : vous risquez d'apprendre des trucs.
[Note : je ne sais pas s'il y aura d'autres invités, je fais ça au feeling, vous pouvez me faire des propositions, et on verra bien]

Le sens de cet article est celui non seulement d’une réponse, mais aussi d’une tentative de mise à disposition de certaines clés méthodologiques, d’outils, pour les non-historiens. Une réponse à la résurgence progressive depuis quelques années, et surtout depuis quelques mois, du travestissement de la pensée historique, et surtout, du métier d’historien. Qu’il s’agisse de ce bon vieux Max Gallo, de Lorànt Deutsch (et son catastrophique Hexagone), d’Eric Zemmour, ou de Patrick Buisson, on assiste depuis quelques temps au retour de ce que William Blanc, Aurore Chéry, Christophe Naudin, et Nicolas Offenstadt ont appelé « les historiens de garde », faisant par ailleurs écho au film – documentaire « Les nouveaux chiens de garde », lui-même vif rappel, et vive réactualisation de la pensée de Nizan face aux « philosophes du pouvoir ». Il me semblait intéressant de mettre en garde et de prévenir toute dérive méthodologique liées au crédit apporté au récit pseudo-historique, et aux pseudo-sciences en général, dans une démarche critique, pour déjouer les quelques pièges rhétoriques tendus par certains défenseurs de thèses fumeuses. Qui souvent, tiennent en substance sur une page d’écrit, mais nécessitent des ouvrages entiers pour être déconstruits efficacement. La problématique de ce papier serait donc : comment différencier un raisonnement d’historien d’un cas de pseudo-histoire ? Comment faire le tri entre une version de l’histoire dépassée historiographiquement et un raisonnement pseudo-historique ? Comment soi-même se construire un esprit critique face à un raisonnement tant historique que pseudo-historique ? Comment ranger les raisonnements parmi les tendances historiographiques ?

Préambule : c’est quoi l’Histoire ?

Même si ce n’est pas l’objet de l’article, une petite définition s’impose. On pourrait bien sûr écrire des centaines d’ouvrage sur la question. D’ailleurs, c’est déjà ce qui est fait. Il s’agit ici d’un bref récapitulatif, non exhaustif, appelant probablement quelques critiques, quelques élargissements, et j’espère que les historiens plus avancés que moi dans leur cursus seront à même d’apporter dans les commentaires.

L’Histoire, donc. Un bien grand mot. On l’invoque, la convoque, on la fait parler à notre place, souvent sans lui demander son avis, on lui donne « un sens », « une raison », on la dote d’une volonté propre, on l’accessoirise, d’une main invisible, celle du progrès, parfois celle de la cyclicité irrémédiable et immuable. On parle de « vérité historique », de « faits ». Il y a la Grande Histoire, des histoires, la petite Histoire, l’anecdote. En définitive, la multiplicité des aspects du terme « d’histoire », et l’ensemble des qualificatifs qu’on peut lui appliquer est aussi problématique que l’emploi du mot « culture » (La Culture, une culture, des cultures), ou de civilisation (la, les, une).

Quel sens revêt le mot « histoire » dans le commun : pour beaucoup, l’histoire, ce sont des dates. Des chronologies, des frises, des noms, parfois des définitions, pour plus encore, c’est un professeur de collège ou de lycée tyrannique dont on ne supportait plus le souffle après des années à base de Guerres Mondiales, de Guerre Froide, et de Révolution Industrielle. Pour d’autres, et ils sont souvent peu à s’exprimer réellement dans l’espace public, l’histoire c’est un métier, c’est une discipline scientifique alliant sources, outils, et méthodes, dans le but d’étudier et de comprendre les sociétés passées dans leur acception la plus totale, complète. Les sources de l’histoire sont nombreuses, et sont avant tout définies comme textuelles, en opposition avec la préhistoire, et la protohistoire, relevant quasi-exclusivement de l’archéologie.

Mais l’histoire c’est d’abord une pratique : toutes les sociétés n’écrivent pas et n’ont pas écrit leur « histoire », le « récit » de leur état de culture. Toutes les sociétés n’ont pas choisi de le porter sur une source, sur un document, qui permettrait ultérieurement d’avoir accès, par le biais de la source certes, à une vision de ladite société. C’était d’ailleurs tout le point de Claude Lévi-Strauss dans un des chapitres de « Race et Histoire » : une société qui n’écrit pas son histoire n’est pas nécessairement plus ou moins avancée, plus ou moins primitive, plus ou moins jeune, il faut rejeter a priori la clé de lecture cumulative pour comprendre une société, qui ne se voit pas que comme l’amoncellement d’innovations technologiques et une suite de complexifications structurelles. Considérer l’avancement technologique des Navajos comme primitif par rapport à nos catégories occidentales n’a strictement aucun « intérêt historique » ou anthropologique. Il ne sort aucune information réelle de cet état comparatiste. Par ailleurs, considérer l’absence de récit textuel de certaines sociétés est un bon moyen pour comprendre un des paramètres majeurs de la constitution des sources historiques : la mémoire. C’est un des facteurs prédominants à la narration d’un fait ou d’un évènement : la façon dont il a marqué les mémoires, dont il s’est répercuté dans le groupe humain, dont il a eu des échos. Histoire et mémoire font souvent terrain commun, parfois mauvais jeu, mais nous y reviendrons.
La définition la plus large possible est donc celle-ci : l'histoire est un récit daté à la fois dans le temps de son auteur-e et des sources qu’il emploie, l’histoire est une construction intellectuelle, culturelle, d'une vision du passé par des hommes et des femmes qui se donnent pour objectif non seulement de décrire, mais aussi d'expliquer un fait, des faits, et leur contexte d’occurrence dans un temps terminé, révolu, souvent relevant d’une culture qui « n’existe plus », ou relevant d’un état de notre culture suffisamment antérieur pour ne plus être « actuel », avec une certaine nuance sur le fait qu’on peut appliquer une démarche historique à des sources actuelles, ce qui revient in fine à une sociologie contemporaine, à de l’anthropologie, et à de la géopolitique. L’histoire – l’historien - exhume parfois des éléments qui n’ont pas retenu une attention spécifique vis-à-vis d’un récit ancien, l’histoire s’attache parfois à des « petites choses » qui permettent de reconstruire mais qui n’avaient pas été prévues dans une optique de transmission du récit.

Le récit historique n'est pas une démarche intuitive. Il n’est pas un produit pur de l’esprit lié à l’inspiration, à la condensation d’une pulsion révélatrice, il est d’abord, avant tout, et surtout construit à partir de sources, nécessairement incomplètes, car périssables. L'historien (et non « l’histoire ») cherche dans ces sources le moyen de restituer un ou plusieurs aspects du passé, parfois, à « reconstruire » un de ces aspects quand la richesse documentaire est suffisante.
Les différents champs d’intervention de l’historien ont considérablement évolué depuis l’invention même de la démarche historique, par un certain Hérodote d’Halicarnasse, au Ve siècle avant notre ère. Etymologiquement, l’histoire est une enquête, une démarche permettant de rassembler les témoignages du passé. Hérodote était d’abord un voyageur, qui aimait visiter les tavernes du pourtour méditerranéen pour se voir racontées les origines de tel peuple, tel royaume, tel dieu, telle plante, tel animal. Ainsi le récit d’Hérodote est souvent assimilé à un discours ethnographique, puisqu’il décrit les mœurs, les habitudes de certains peuples, tout autant qu’il décrit des évènements, des faits passés, des guerres, des rois et des stratégies politiques comme causes et / ou conséquences d’autres faits. D’abord focalisée sur l’explication des causes et des origines des choses, les évolutions méthodologiques ont permis de reconsidérer, réévaluer, réintégrer de nouvelles approches sur les sources.
Au cours des siècles, les historiens ont fortement fait évoluer leurs champs d'intervention et ont aussi réévalué leurs sources, ainsi que la manière de les traiter. On ne s’attardera pas à rappeler ici que la majorité des sources antiques, ou même médiévales ont disparu, et que celles qui nous sont parvenues l’ont été par des manuscrits recopiés, parfois avec des erreurs, parfois avec des censures, des relectures et des réécritures : le travail du philologue est « d’établir » le texte, de le sourcer, et de faire la généalogie et l’histoire du texte même avant de pouvoir l’analyser, le commenter. De surcroit, la philosophie a considérablement permis de repenser l’histoire, ses sources, son travail. Qu’il s’agisse de Spinoza, de Kant, d’Hegel, ou d’autres plus récents, la plupart des philosophes ont parlé d’histoire, de son sens, de son rapport à la durée, au temps, de l’évolution des sociétés, en lien avec une pensée sur la nature de l’Homme et des sociétés qu’il peut construire. En bref, le rapport entre philosophie et histoire est indéniable, à ceci près que la démarche de l’historien, n’est pas hypothético déductive, mais empirico-inductive, ce qui suppose une approche différente des faits.

On peut évoquer d’un trait et dans le désordre les tendances majeures des deux derniers siècles : romantisme historique, matérialisme historique, marxisme, évolutionnisme, marrisme, positivisme, constructivisme, scientisme, école des annales, histoire sociale, histoire sérielle, anthropologie historique, histoire structurale, sociologie historique, micro-histoire, histoire globale, histoire du genre, histoire des femmes, histoire des bas-fonds, histoire bataille, roman national, etc.
L'histoire, qui n'est pas seulement une réflexion sur le passé, se construit aussi selon une méthode. Celle-ci a évolué au cours du temps, évolution étudiée par une approche appelée l'historiographie. La méthode historique s'appuie aussi sur un ensemble de sciences considérées comme auxiliaires par l’historien même mais avec leur autonomie épistémologique propre (ex. : l’archéologie) qui aident l'historien à construire son récit. Indifféremment des époques et des méthodes, et quel que soit le but sous-jacent du travail de l'historien, l'Histoire est toujours une construction humaine, inscrite et fabriquée dans l'époque où elle est écrite, ou réécrite. Elle joue un rôle social et elle est convoquée pour soutenir, accompagner ou juger les actions des « Hommes », elle joue un rôle mental, en ce qu’elle parle autant des acteurs du passé que des faiseurs de l’histoire dans le contexte qui est le leur. En bref, l’histoire de France selon Michelet parle autant, dans l’analyse, de l’époque de ce bon vieux Jules, que du passé qu’il raconte, et Michelet n’a pas toujours grand-chose à voir avec Bloch, ou Braudel, tant par l’angle d’approche, la diversité des sources, et le contenu épistémologique.

Définir la source est une problématique constante de l’historien et de l’archéologue : la source, c’est la matière première de l’histoire.

Constituer la source, l’établir, la dater, l’analyser, la contextualiser, la problématiser, c’est tout le travail préliminaire. L’histoire comme on l’a dit est un vrai métier, qui s’apprend, et invoquer un fait sans savoir par quelles sources ce fait est établi est la première erreur. C’est tout le point de l’ensemble de la réflexion sur la nature des sources et leur contenu. Un exemple célèbre – je resterai souvent dans l’antiquité dans cet article, car les lacunes sont nombreuses, et donc impliquent une précaution méthodologique accrue – est le récit de la Guerre des Gaules. Combien de sources ? Globalement, une seule réellement contemporaine des faits : Jules César, qui raconte sa propre conquête sous la forme d’un rapport destiné au Sénat. Les enjeux ? Obtenir le triomphe pour ses victoires, et concurrencer Pompée à Rome. Les problèmes : la vision romanocentrée des populations celtiques gauloises, l’absence de contre-vision, l’objectif clairement légitimateur du récit, centré sur l’auteur et ses actes. Cet exemple est simple et criant, mais il marque pourtant toute une idéologie du roman national en France, qui invoque à loisir le « vrai gaulois de souche », les « origines de la nation française » dans la gaule de la fin de l’âge du Fer. Comment une telle perception historique s’est-elle constituée ? Essentiellement au XIXe siècle, sous l’égide de Napoléon III : ce dernier, cherchant à concurrencer la Prusse qui dans le même temps s’appuyait sur la résistance des Germains face à Rome à Teutobourg, décida de mettre en valeur le courage des Gaulois fécondé par le génie romain, qui aurait en droite lignée donné naissance à notre grande et belle nation civilisée.

Henri-Irénée Marrou, notamment auteur de « Décadence romaine ou antiquité tardive ? », qui a considérablement renouvelé l’approche de l’empire romain tardif et de ce qu’on appelait alors « Bas-Empire romain » en opposition avec un « Haut-Empire » glorieux et marqué par la paix romaine, propose la définition suivante pour le document historique : « Est un document toute source d'information dont l’esprit de l’historien sait tirer quelque chose pour la connaissance du passé humain, envisagé sous l’angle de la question qui lui a été posée. ». Beaucoup de documents sont ainsi à considérer : du fragment de céramique au livre entier, en passant par l’habitat, les inscriptions, les archives, les monuments, les villes. De fait, tout est histoire, tant qu’on sait intégrer un document à la réflexion en le problématisant, et tant qu’on sait hiérarchiser les niveaux de lectures, le degré d’importance et de pertinence de chaque élément pour établir un fait, et le degré de certitude d’un fait en fonction des arguments sur lesquels il est construit. Problématiser, c’est établir l’intérêt particulier d’un document ou d’un groupe de document pour établir ce que nous n’aurions pu savoir si ces derniers ne nous étaient pas parvenus.

Il serait trop long d’évoquer ici toutes les méthodes d’établissement des sources, mais à chaque source correspondent des spécialités, des spécificités : épigraphie, papyrologie, céramologie, linguistique, archivistique, architecture, iconographie, histoire de l’art, etc. Il faut aussi se tenir informé des convergences de sources permettant de dater : critères stylistiques, critères archéologiques, datation relative, datation absolue, système de datation calendaire différent du nôtre, etc. Il ne faut donc pas se laisser abuser par l’utilisation d’une source de seconde main, de la part d’un auteur ou d’un historien qui n’aurait pas lui-même établi ou fait un bilan critique de sa source. Ni se laisser abuser par une lecture dépassée et invalidée d’une source qui s’est vu limitée / contredite / nuancée par des découvertes postérieures : l’histoire se change et évolue constamment au gré de l’apport de nouvelles sources. On peut du jour au lendemain découvrir un nouveau fragment d’Aristote comme découvrir l’œuvre entière d’Hécatée de Milet, ou se retrouver avec un manuscrit de Polybe plus ancien que l’archétype communément retenu, modifiant ainsi le texte retenu par la majorité des spécialistes. De même, une archive moderne incomplète ayant donné lieu à une étude sérielle peut se voir complétée, remettant en jeu toute l’analyse précédente. L’histoire infirme, l’histoire confirme, l’histoire bouge, elle n’est que rarement figée. Cette dernière remarque est d’ailleurs à la base de l’idée suivante : les lois mémorielles sont un problème pour l’historien. Mais c’est un autre sujet, je renverrai ici au texte de Pierre Vidal-Naquet : « «L'Etat n'a pas à dire comment enseigner l'histoire».

Herméneutique, épistémologie, heuristique : un triptyque fondamental

Au croisement de l’association sources – outils – méthodes évoquée précédemment, se trouvent trois concepts et trois démarches qui permettent, lorsqu’elles sont associées, appliquées avec un recul critique minimum, d’écrire de l’histoire. Je ne pourrai pas non plus entrer dans le détail, ni faire autrement que me borner à des définitions courtes et simples. [N.B. : je ne suis pas un philosophe chevronné, et ce n’est pas l’objet de l’article, ainsi, je renvoie chacun des lecteurs à des définitions plus riches, étoffées, nuancées, et techniques de ces trois concepts. J’espère en résumer ici la base la plus utile et appliquée à l’histoire].

L'herméneutique est aussi ancienne que le sont les religions, les spiritualités, et la philosophie. Cependant, le terme d'herméneutique n'est apparu qu'à l'époque moderne, sous la plume de Friedrich Schleiermacher. Concrètement, il désigne le fait d’interpréter. L’herméneutique, c’est le phénomène conscient-appliqué ou inconscient-projeté d’interpréter, de pratiquer une exégèse d’un fait. Il y a autant d’herméneutiqueS que d’historiens ou d’auteurs, si on veut, mais tendre à un langage sémantique commun, tendre vers l’idée de codifier le langage de l’historien est le meilleur moyen pour sécuriser la façon dont le savoir historique se diffuse, et de créer un cadre et un langage qui n’est pas exclusivement intuitif qui permet de différencier le travail sérieux du torchon. Toute démarche de science humaine est herméneutique, et en un sens, même les sciences « dures » sont aussi basées sur l’interprétation de résultats expérimentaux ou de corollaires axiomatiques. Ces remarques confinent au lieu-commun, mais il faut toujours garder à l’esprit qu’on ne voit souvent que ce qu’on peut voir, y compris en histoire. En bref, l’herméneutique est à la fois une discipline intellectuelle, et à la fois un inconscient culturel qui s’exprime dans notre perception des faits, historiques ou non, nous conduisant à les interpréter.

En histoire, l'heuristique désigne la science qui permet à l'historien de chercher, de découvrir, de sélectionner et de hiérarchiser les documents qu'il utilise pour son travail de recherche. À ce titre, et étant donné la nature du travail de recherche historique, elle a beaucoup à voir avec l'archivistique (NDLA : Nous sommes sur un blog de sociologie, alors il faut préciser : la définition de l’heuristique en sociologie est différente.). Fondamentalement, il s’agit de la manière dont on établit les sources dans toute la chaîne opératoire de l’établissement de l’information, et de son intégration dans un corpus documentaire. Une source mal établie est une source inutilisable. Une source intrinsèquement et extrinsèquement documentée est un idéal, pas un luxe, et c’est dans une logique « totale » que chaque information, chaque source, doit se constituer et être intégrée au raisonnement de l’historien.

L’épistémologie désigne le champ de réflexion s’intéressant à la connaissance : sa nature, comment établir la connaissance, en quoi est-elle valide. Jean Piaget propose de définir l’épistémologie « en première approximation comme l’étude de la constitution des connaissances valables ». Les trois critères évoqués se résument à ces trois questions :

- Qu’est-ce que la connaissance (la question gnoséologique) ?

- Comment est-elle constituée ou engendrée (la question méthodologique) ?

- Comment apprécier sa valeur ou sa validité ?

L'épistémologie moderne tire donc son origine dans la philosophie de la connaissance kantienne, notamment, mais aussi dans toute la tradition philosophique postérieure : scientisme, positivisme, constructivisme. Mais elle puise également à des traditions plus anciennes, dont la philosophie cartésienne. C'est au début du XXe siècle que l'épistémologie se constitue en champ disciplinaire autonome, comme un champ propre de la philosophie.

Concrètement, pour l’étudiant, l’historien, ou le lecteur a priori néophyte à quoi sert ce triptyque herméneutique – heuristique – épistémologie :
- Rejeter les anachronismes, tel que plaquer des catégories modernes sur des réalités anciennes. Par exemple, il est parfaitement incorrect de parler de « clergé » pour désigner les prêtres des religions traditionnelles grecques et romaines. Il est déjà problématique d’utiliser le terme de « religion » pour le monde grec, puisque le mot déjà n’existe pas dans la langue grecque ancienne. On parle de « choses sacrées » (ta hiera).

- Considérer que l’histoire est, malgré tous les développements scientifiques possibles, une discipline subjective, qui tend certes à une forme d’objectivité par la méthode, mais qui est toujours écrite dans un contexte donné. Certains travaux sont plus solides, plus nuancés, plus intelligemment construits que d’autres, c’est indéniable : tout travail d’historien n’est pas à balayer « juste parce que c’est subjectif ». C’est là la différence majeure entre un biais historiographique, et le récit pseudo-historique.

- Ne pas appliquer de jugements de valeurs (moraux, éthiques, par exemple) sur des sociétés ou des temps qui n’ont résolument pas la même pensée que la notre.

- Considérer la nature du récit et des topoi rhétoriques, des genres littéraires. On ne peut pas accorder un crédit et une véracité absolue aux récits homériques ou aux discours mythologiques sur les migrations héroïques par exemple. Le mythe imprègne souvent les récits anciens, car pour ces anciens, il y avait justement concomitance et succession chronologique entre le temps du mythe, et le temps des hommes de leur présent. En bref, il faut lire chaque document pour ce qu’il est, pas pour ce qu’on aimerait qu’il soit.

- Ne pas projeter des problématiques strictement contemporaine sur une lecture interprétative du passé. Typiquement, la vision migratoire invasionniste que Lorànt Deutsch applique sur la bataille de Poitiers en 732 relève d’une angoisse vis-à-vis de l’immigration contemporaine telle qu’elle préoccupe une certaine partie de la classe politique.

- Ne pas projeter ses propres conceptions politiques sur des phénomènes anciens, dans lesquels la rationalité et la logique même du politique n’est pas la même que la nôtre.

- Lutter contre ses propres ethnocentrismes, en ouvrant le discours historiques sur des perspectives géographiques différentes des nôtres : parler de « France » pour la Gaule romaine, ça ne fonctionne que si on plaque l’acception actuelle du territoire de la France sur les provinces des Gaules. Ce qui est faux.

C’est, in fine, ce qui constitue à la fois une base critique de sa propre discipline, et un fond méthodologique permettant de ne pas sur-interpréter une source.

Qu’est-ce que la pseudo-histoire, comment fonctionne-t-elle ?

Le mot pseudo-histoire désigne en fait tout travail qui se revendique de l’histoire mais qui ne respecte pas les exigences méthodologiques du métier d’historien, conformément aux précautions et principes évoqués précédemment.

La pseudo-histoire traite souvent d’évènements polémiques, dont la véracité ne peut parfois pas être prouvée, ou relevant du mythe historique, de l’accumulation d’images d’Epinal, ou de biais idéologiques forts. Le pseudo-historien est toujours en parallèle et en contradiction avec une version dénoncée comme officielle de l’histoire, manipulée par « certains ». Le pseudo-historien cherche à valider sa thèse, préconçue de manière hypothético déductive, au lieu d’opérer un raisonnement empirico-inductif (on part de la source, et on construit sur la source, pas l’inverse).

La pseudo-histoire fait souvent son lit sur des hypothèses relevant de la science-fiction (Atlantide, mystères et faits inexpliqués que l’on tente de résoudre par des chemins tortueux à base d’aliens), dénonçant des bidouillages et des choses que la doxa chercherait à cacher au commun des mortels. Politiquement, la pseudo-histoire relève souvent du révisionnisme, du protochronisme, et du racialisme, quand elle cherche les origines des peuples par des biais liés aux mythes migratoires antiques, par exemple. Le protochronisme est par exemple fortement implanté dans les pays de l’est européen (Hongrie, Albanie, etc.)

On peut désigner globalement comme récit pseudo-historique toute tentative d’explicitation, interprétation, mise en série – récit de faits passés ne respectant pas les codes méthodologiques et les nécessaires précautions du métier d’historien.

Quelques critères permettent de rapidement détecter un récit pseudo-historique :

1) les sources ne sont pas correctement citées (une source est TOUJOURS publiée dans un recueil, dans un corpus, dans un inventaire, dans une collection, dans un musée, etc.)

2) Les sources sont interprétées de manière partiale, sélectives, ou sont incomplètes, tronquées, non établie.

3) Certains faits / sources / points de vues se voient accordés une importance anormale (On peut appeler ce paramètre la dysmorphie de la source).

4) Corollaire du 3) certaines sources sont volontairement occultées, pour ne pas relever de contradictions.

5) Certains faits / sources sont cités hors de leur contexte chronologique et spatial.

6) Certains faits / sources sont déformés, involontairement, accidentellement, ou frauduleusement.

7) Utilisation de sources dont l’authenticité n’est pas vérifiée.

8) Falsification de l’argumentaire et du résultat d’une donnée : on peut exagérer la validité ou la portée d’un test ADN, par exemple, alors que les marqueurs ethniques, géographiques, ou autres, ne sont souvent pas des résultats absolus incontestables.

9) L'ouvrage défend plus ou moins une version authentique et exclusive appuyée par des "spécialistes".

10) L'ouvrage défend un but religieux, politique, ou idéologique (prosélyte, suprématiste, nationaliste, etc.).

11) L’ouvrage n’est pas publié dans une revue ou une collection scientifique et/ou n’a pas été validé par des pairs. (comité de lecture, par exemple)

Bien sûr il y a des ajouts à faire sur ces critères du "récit pseudohistorique" :
- Tendance à l'hagiographie sans recul critique, vocabulaire non scientifique (uniquement naturel, narratif, lyrique, emphatique, etc.)

- Complotisme contre la doxa, essai de résolution d'un mystère par une explication non soutenue par des sources établies et datées.

- L'indice majeur qui peut vous guider pendant la lecture : la téléologie, l'emploi fréquent du "futur historique", des harangues contre d’éventuels falsificateurs ou complices d’un mensonge généralisé (paranoïa intellectuelle)

- L'absence de débat historiographique et de réel état de l'art, de mise au point épistémologique en introduction.

Les sujets de recherche les plus prisés et victimes de la pseudo-histoire sont ceux alimentant les fantasmes sur les mythes des origines en général (Genèse, Atlantide comme on l’a déjà dit, Déluge, découverte de l’amérique, génocides, empires imaginaires, « domination noire », afrocentrisme, etc.). La pseudo-histoire fait donc son lit sur l’aspect lacunaire des sources et sur le mépris de la nature desdites sources. Ainsi, autre thème récurrent des origines indo-européennes, présenté comme novateur par les pseudo-historiens, alors qu’il était au cœur des idéologies fascistes et kossinistes de la première moitié du XXe siècle, est souvent traité, alors qu’il consiste en un mélange d’aryanisme, de linguistique de comptoir, et de mythologie comparatiste rebattue et usée jusqu’à l’os.

Une réflexion présente dans l’article Wikipédia traitant de la pseudo-histoire retient bien l’attention et illustre bien le propos : « À ce titre, la pseudo-histoire est à l'histoire ce que la cryptozoologie est à la zoologie : un espace où le rêve et le mythe se nourrissent de la science. À ce titre, elle relève de la créativité et s'apparente à la science-fiction (voir par exemple les quêtes d'êtres fabuleux comme le Yéti ou le Sasquatch ou d'espèces préhistoriques survivantes comme le monstre du Loch Ness, ou encore les scenarii des films mettant en scène le personnage d'Indiana Jones). ». En somme, un mélange d’une mauvaise utilisation des sources, à des fins politico-idéologiques, doublée d’une mauvaise foi souvent manifeste, et d’une rhétorique aisément repérable :

- Argumentations e silentio

- Syllogismes

- Affirmation universelle imbriquée sur une base non universelle (« il existe une momie d’enfant noir en Nubie » « cette momie est plus vieille que des momies égyptiennes postérieures » « donc toutes les momies égyptiennes postérieures étaient noires car ils ont importé la technique depuis la Nubie ») (Oui, on peut vraiment lire ça sur internet).

- Imbrication d’hypothèses non-vérifi-ées-ables admises comme vraies pour passer à l’étape suivante d’implication logique. « La mère de Beethoven avait des liens avec la Belgique, qui avait des liens avec l’Espagne, où il y avait des Maures, elle est donc peut-être Maure, donc Beethoven était noir. » (CQFD)

Mais la pseudo-histoire peut aussi prendre des positions politiques, par exemple dans le cadre du protochronisme nationaliste, ou de l’afrocentrisme suprématiste, lorsqu'elle tente de démontrer des filiations directes, très anciennes et exclusives, entre une civilisation ancienne et une nation ou une ethnie actuelle, ou bien dans le cadre du négationnisme lorsque, non contente de nier la réalité d'évènements historiques, elle en propose d'autres versions. Ou encore, lorsqu’elle tente de dénoncer un complot organisé par les historiens depuis des centaines d’années pour masquer la vérité (le cas de l’afrocentrisme est très prégnant, Mozart et Beethoven auraient été noirs, tous les pharaons égyptiens de même, etc.)

L’histoire n’a pas de sens que celui qu’on veut bien lui donner. La politique donne du sens aux faits historiques, l’histoire elle, n’a pas de sens transcendant ni d’orientation particulière, toute action orientée dans le temps et dans l’espace, avec une conscience et une intention, n’est pas reliée de fait à une idée de sens de l’histoire, mais bien à une logique culturelle qui préside aux choix des individus, qu’on s’appelle Alexandre le Grand ou Jules César, ou qu’on soit chevalier paysan du lac de Paladru, ou simple émeutier en 1968, on peut concevoir qu’une action va marquer l’histoire, mais pas que cette histoire se conforme à l’intention.

Différencier pseudo-histoire et biais historiographique : un exercice complexe, aux frontières de l’histoire contemporaine et de la méthodologie appliquée

Dans cette dernière partie, pas de théorie, mais des cas pratiques évoqués rapidement : comment différencier le biais historiographique de la pseudo-histoire ?

En premier lieu, il faut appliquer le filtre précédemment évoqué. Mais surtout regarder qui écrit, et quand il écrit. Prenons une série d’exemples qui me sont chers : l’archéologie et l’histoire antique. L’archéologie et l’histoire ont comme tout un chacun le sait souvent été utilisés par des idéologiques politiques, dans un but légitimateur. Tout n’est pas toujours faux pour autant, mais il faut parfois déconstruire des faisceaux d’arguments en ce qu’ils relèvent d’un projet politique particulier, d’un courant du temps, d’une dynamique culturelle. La découverte des langues mésopotamiennes au XIXe siècle a engendré une vaste discussion sur l’origine des langues, donc l’origine des peuples, et a engendré une réflexion sur les migrations. Ont découlé par exemple la théorie des invasions aryennes (TIA), la réflexion sur la craniométrie et l’essentialisme biologique des races : peut-on établir la forme du crane d’un aryen idéal, peut-on établir quelle nation, quel peuple est le plus proche des indo-européens primitifs ? Vous voyez où je veux en venir, certaines de ces réflexions ont d’emblée mené aux idéologies racialistes, nourrissant les fascismes et les idéologies totalitaires. En réponse à ces théories on a vu se développer après la seconde guerre mondiale une tendance complètement inverse, ou on a cherché à infirmer des théories migratoires invasionnistes, parfois empreintes d’une mythologie antique (les grecs aimaient bien imaginer des migrations mythiques expliquant les origines des peuples, par exemple). L’historiographie se comprend aussi dans chaque contexte national : l’histoire est avant tout une discipline académique constituée par pays : les romans nationaux se développent conjointement au sentiment de nationalité et aux nationalismes montant du XIXe siècle, qu’il s’agisse de la France (origines celtiques, grandeur des gaulois, génie romain, grandeur des francs, unification culturelle, en lien avec l’indivisibilité républicaine qui est un leitmotiv politique de l’époque), de l’Allemagne (unification allemande, racines germaniques) ou même de l’Italie : l’unification de 1861 a déroulé le tapis rouge à toute une réflexion sur l’aspect unitaire de l’Italie : la puissance unificatrice de la Rome antique, la ressemblance entre les peuples Italiques pré-romains, la « colonisation étrusque et villanovienne » de l’âge du Fer. Les grecs et leur indépendance face à l’Empire Ottoman, ont, eux, insisté sur l’ancienneté profonde de leur culture et de leur langue, presque inchangée depuis l’époque mycénienne (à nuancer). L’hellénisme est un prétexte à l’intégration de la Macédoine à la nation grecque (Alexandre le Grand et son empire ne sauraient souffrir de ne pas être grec, même 2150 ans après), de même, la Turquie fraichement constituée au début des années 1920 a cherché dans l’empire Hittite un ancien avatar d’une unité politique militaire et culturelle dans la péninsule anatolienne. Les noms mêmes de nos spécialités et des constructions intellectuelles parlent de cette historiographie : on parle de celtes ibères, d’archéologie gallo-romaine, par exemple. L’historiographie est aussi liée aux tendances religieuses : comment expliquer la théorie de ce cher Edward Gibbon sur la décadence de l’empire romain (liée à la christianisation, selon lui) si on n’évoque pas ses considérations sur la dégradation de l’art antique dans l’art byzantin, et si on n’évoque pas le climat intellectuel européen de l’époque : critique du catholicisme, critique de l’Eglise et de ses dogmes, naissance d’une forme d’athéisme politique. Le livre d’Henri Irénée-Marrou évoqué précédemment est d’ailleurs une réponse et un point final à un débat séculaire : le christianisme a-t-il causé la « chute de l’empire romain » ? (mon professeur d’histoire romaine plaisantait d’ailleurs à ce propos « Un empire ne chute pas comme une potiche tomberait de la cheminée sur le carrelage. Un empire se décompose, il se fractionne, il perd de sa consistance territoriale, des termes analytiques sont nécessaires. Par ailleurs, peut-on parler d’une décadence quand on sait que l’empire Romain existe par la force de Byzance jusqu’en 1453 ? Un empire peut-il raisonnablement être agonisant s’il vit pendant 1000 ans après la chute de Rome ? Non. » - fin de citation). Winckelmann lui parlait d’une décadence de l’art grec à l’époque Hellénistique, en opposition avec un idéal classique majestueux. De fait, Winckelmann projetait ses catégories esthétiques, et il faut replacer ses théories sur l’art dans le contexte qui était le sien.

Entre les réponses systémiques liées aux évènements du temps (guerres, conflits, idéologies), les pensées philosophiques en vogue, les idées personnelles de chaque auteur, il convient de « faire le tri » entre ce qui relève d’une historiographie à un instant T du développement des sources et des approches historiques, et ce qui relève de la pure falsification. L’historien professionnel a pour tâche première, avant même de commencer à travailler sur son sujet, de savoir tout ce qui a été écrit dessus, afin de stratifier les traditions historiques autour d’un même sujet.

A titre d’exemple, l’historiographie Braudelienne sur la méditerranée antique a considérablement été battue en brèche par un grand ouvrage, paru au début des années 2000 : « The Corrupting Sea » de Horden et Purcell. Nourris par le développement d’une société de réseaux (internet était alors en plein « boum ») ils ont repensé la vision que nous avions des échanges en méditerranée dans l’antiquité, en relisant les sources archéologiques et historiques. De nos jours, il est quasiment impossible de ne pas lire d’articles sur les « réseaux d’élites » les « réseaux d’échange » les « mobilités humaines » les « connexions culturelles » entre différents milieu méditerranéens antiques (celtes, étrusques, romains, grecs, phéniciens), tant Horden et Purcell ont « mis en lumière » l’idée que nos visions hermétiques et monolithiques pouvaient être limitées sur ces questions. De nos jours, encore, la tendance est aux études de genre, à l’histoire des femmes, à l’histoire des bas-fonds, à l’histoire des contre-cultures, en lien avec le développement du féminisme, par exemple. De même, le développement exponentiel des flux migratoires dans la deuxième moitié du XXe siècle a mis au centre du débat le concept de transfert culturel : comment penser l’intégration culturelle ? Comment adopte-t-on une autre culture ? Comment « bricole-t-on » (pour reprendre le terme de Lévi-Strauss) pour adapter un apport externe dans sa propre culture ? Comment fonctionnent des transferts de catégories mentales ? Quels en sont les vecteurs ? Quelles en sont les manifestations matérielles et idéelles ? Comment, même, découper les espaces culturels ? Les aires de civilisations ? Et puis même : qu’est-ce qu’une culture, la culture, des cultures ? Autant de questions qui ne souffrent pas de réponses absolues, autant de questions qui demandent la précaution des sources, et une méthodologie sans cesse renouvelée, perfectionnée, complétée.

En bref, méfiez-vous des contrefaçons.
Bookmark and Share

Read More...

Ces corps tabous

Si vous avez sorti la tête hors de la couette -- ou, dans mon cas, hors de votre thèse -- pendant cinq minutes ces derniers jours, vous n'avez pas pu rater la "polémique" lancée par notre Jean-François Copé national (enfin, je dis "notre", il est pas plus à vous qu'à moi... certainement pas à moi en tout cas) autour d'un livre pour enfant intitulé Tous à poils !. Un livre qui montre des gens nus dans le but explicite de montrer aux enfants les différences qui peuvent exister entre les corps des individus. Cela m'inspire une petite réflexion, qui ne portera pas sur la reprise politique de cette affaire. Je la pose là. Vous en faites ce que vous voulez.

Laissons de côté la question des enfants pour l'instant, et posons-nous cette simple question : combien de fois une personne hétérosexuelle a-t-elle l'occasion de voir le corps nu d'une personne de son sexe ? La réponse peut paraître évidente : plein. La publicité ne s'en prive pas, il y a des magazines entiers consacrés à cette question avec des angles d'approches extrêmement différents (et parfois catégorisés avec un raffinement certain), le cinéma et les autres médias qui sont appels à l'image ne sont pas les derniers en la matière. Et je ne parle même pas du genre cinématographique qui s'est entièrement dédié à la mise en image des corps plus ou moins dénudés ainsi qu'à leurs éventuelles rencontres (c'est bon, l'allusion est suffisamment claire ou il faut que j'en rajoute des caisses dans l'euphémisme ?).

Oui mais... on peut déjà noter une inégalité. Le corps des femmes est en la matière beaucoup plus mis en scène que le corps des hommes. Même dans les films et les sites Internet qui vous demandent poliment votre âge avant d'aller plus loin, l'essentiel de la production est destinée à un public hétérosexuel et masculin, et, de ce fait, se concentre sur les corps féminins, ne laissant que peu d'occasion au spectateur de s'intéresser à la plastique des gens de son sexe. De toutes façons, il sera peu amené à regarder ça de près, ce serait mal vu et cela pourrait amener quelques soupçons quant à sa "virilité". Bref. Toujours est-il que, pour une femme, pouvoir se comparer avec d'autres corps féminins est infiniment plus aisé tant ils sont présents. Il doit même être difficile d'y échapper. Hum. Est-ce que ça ne pourrait pas avoir un petit côté... ? Non, gardons ça pour plus tard peut-être.

Soulevons d'abord autre chose. Ces corps que nous voyons finalement de façon assez courante sont le plus souvent des corps sélectionnés. Leur présence dans notre champ de vision et dans notre expérience est le résultat d'une série d'opération de sélection de la part de tout un ensemble d'acteurs sur lesquels nous n'avons que peu de prises. Les corps des mannequins dans les magazines ont été choisis par des couturiers, des photographes, des spécialistes de marketing, des éditeurs, etc. Chacun avec ses positions, ses dispositions, ses objectifs, ses contraintes, ses desiderata. S'il s'agit des corps des acteurs masculins dans un film, c'est la même chose : l’œil du directeur de casting, du réalisateur, des producteurs, etc. est passé par là. Ces sélections peuvent considérablement variées d'un univers à l'autre. Les critères pour choisir un modèle pour les pages lingeries du catalogue de la Redoute ne sont pas les mêmes que pour Vogue qui ne sont pas les mêmes que pour un film pornographique. Le corps masculin mis en scène pour un public hétérosexuel et masculin ne fait pas l'objet de moins de soins : comparez donc Hugh Jackmann en couverture d'un magazine destiné aux hommes et d'un magazine destiné aux femmes. La jeunesse et la minceur ne sont que les critères les plus évidents.


Et si nous nous intéressons à des corps que l'on ne voit pas au travers d'une simple image mais qui peuvent se voir "en vrai", il n'y a pas moins de problèmes. Le corps de la modèle Adriana Lima peut se voir "en vrai" dans un défile de Victoria's Secret :


Pour autant, ce corps est le produit d'un investissement assez conséquent, qui ne peut que nous faire prendre conscience qu'être modèle est bien un travail en soi et pas une simple activité que l'on fait parce qu'on en a l'opportunité, et encore moins la simple continuation d'une féminité "innée" :

For months before the show, she works out every day with a personal trainer; for the three weeks before, she works out twice a day.
A nutritionist gives her protein shakes, vitamins and supplements to help her body cope with the work out schedule.
She drinks a gallon of water a day.
For the final nine days before the show, she consumes only protein shakes.
Two days before the show, she begins drinking water at a normal rate; for the final 12 hours, she drinks no water at all. She loses up to eight pounds during this time.

Lisa Wade, à qui j'emprunte ici cette réflexion, le compare très justement au travail des body builders, d'autant plus qu'il s'agit dans les deux cas de livrer une performance très courte... Ces corps ne durent que le temps d'un show.

Donc si nous nous posons la question : "combien de fois une personne hétérosexuelle a-t-elle l'occasion de voir le corps nu d'une personne de son sexe sans que ce corps n'ait été sélectionné par tout un ensemble d'acteurs qui ont le plus souvent pour but de le magnifier ?", la réponse est beaucoup plus compliquée. Le mieux que nous pouvions dire serait "rarement". Il peut arriver que nous nous trouvions en position de voir une autre personne nue, mais le plus souvent sans qu'il nous soit autorisé de regarder vraiment : pour ne pas mettre la personne mal à l'aise, on sera amené à détourner le regard (s'il s'agit d'une rencontre fortuite) ou à "voir sans regarder" (si, par exemple, on se trouve dans le vestiaire d'une salle de sport).

Il ne s'agit évidemment pas de dire que l'on devrait tous en permanence se foutre à poil et s'observer avec une loupe. Constatons simplement que, lorsque l'on est hétérosexuel, on n'a peu de chances de connaître un autre corps de son sexe à part le sien. Peu d'occasions de se comparer à autres choses qu'à des performances corporelles bien particulières plutôt qu'à des corps dans leurs états quotidiens, leurs évolutions, leurs variations, et bien sûr leurs diversités. Les points de comparaison qui nous restent peuvent nous être présenté tantôt comme des exceptions notables -- la plupart des corps masculins musclés -- ou comme des états naturels et allant-de-soi -- la plupart des corps féminins utilisées par la mode et l'érotisme. Ce sont finalement nos corps quotidiens et communs qui sont tabous, et non les corps magnifiés que l'art et les industries culturelles n'ont cessé de mettre en scène. Cela éclaire peut-être un peu le scandale que peut provoquer un petit livre pour enfants.
Bookmark and Share

Read More...

Compagnon persiste et signe. Ca tombe bien, nous aussi.

Le texte qui suit a été écrit en collaboration avec Anne-Charlotte Husson, qui officie sur l'excellent blog Genre!. Il fait suite aux récentes déclarations d'Antoine Compagnon dans Le Figaro puis dans les Inrocks. Anne-Charlotte Husson avait déjà publié une première réaction. Nous avons souhaité approfondir notre propos (billet également posté sur le blog Genre!).

Dans une première interview, donnée au Figaro et publiée sur leur site internet le 7 janvier, Antoine Compagnon, professeur au Collège de France, explique la « déconsidération » dont pâtirait la profession d'enseignant.e de la manière suivante :


Les métiers de l'enseignement étaient des métiers de promotion sociale. Ils ont cessé de jouer ce rôle. La féminisation massive de ce métier a achevé de le déclasser, c'est d'ailleurs ce qui est en train de se passer pour la magistrature. C'est inéluctable. Un métier féminin reste encore souvent un emploi d'appoint dans un couple. L'enseignement est choisi par les femmes en raison de la souplesse de l'emploi du temps et des nombreuses vacances qui leur permettent de bien s'occuper de leurs enfants.

Read More...

Eléments pour une sociologie des Social Justice Warriors

Vous avez sans doute entendu parler de Justine Sacco, cette spécialiste des relations publiques qui, suite à un tweet d'humour raciste, a fait l'objet d'une campagne de dénonciation sur Twitter, au point d'en perdre son emploi (sinon, lisez-en un rapide résumé et une analyse stimulante ici). Ne vous en faites pas, je ne vais pas en profiter pour reprendre la question de l'humour : si vous ne voyez toujours pas ce qu'il y a de problématiques avec ces "blagues" qui ne font rire personne, je ne peux plus rien pour vous. Non, il y a d'autres choses à dire à propos de cette histoire qui, bon an mal an, n'est ni la première ni, certainement, la dernière. En fait, quand j'en ai eu vent, elle m'a immédiatement rappelé autre chose : les prises à partie contre les "voleurs de sexe" dans certains pays africains. Ceux-ci peuvent en effet nous fournir un cadre pour interpréter ce qui se pense lorsque Twitter, Facebook ou Tumblr s'enflamment.

Qu'est-ce que cette histoire de voleurs de sexe ? C'est une rumeur apparue au Nigéria dans les années 1970 et qui s'est par la suite répandue dans toute l'Afrique : à la suite d'un contact physique, vous pouvez vous faire voler votre sexe (essentiellement masculin) ou perdre vos érections. La peur du vol de sexe a donné lieu à plusieurs lynchages en pleine rue de prétendus voleurs de sexe.

Face à ces histoires, l'attitude courante en Occident a été de lever un sourcil moqueur à propos de ces pauvres Africains "pas assez rentrés dans l'Histoire", encoure soumis à leurs croyances magiques et shamaniques, ces grands naïfs qui ne jouissent pas de notre belle rationalité à nous qu'on a, et puis, bon, faut reconnaître que c'est un peu de leur faute tout ça. Et pourtant, l'affaire de Justine Sacco montre que nous avons aussi nos propres lynchages publics, certes moins physiquement violents, mais pas tellement différents dans leur logique.

Quoiqu'il en soit, l'anthropologue Julien Bonhomme s'est penché sur la question sans s'encombrer des préjugés colonialistes qu'il est si facile d'avoir sur ces questions. Ce qu'il montre, c'est que loin d'être les restes d'une Afrique enfoncé dans les croyances magiques, la rumeur des voleurs de sexe est le produit de la modernisation et de l'urbanisation rapide de l'Afrique. L'image qu'il donne ainsi est celle d'une Afrique engagé à toute vitesse dans une mondialisation qui transforme en profondeur les relations sociales.

Avec l'urbanisation rapide, conséquence de l'extension de la mondialisation, les individus expérimentent de nouvelles interactions, rapides, anonymes, stressantes : le trafic urbain typique, celui qu'analysait la première école de Chicago en son temps, quand un patelin américain se transformait, en quelques décennies, en une mégapole moderne. Obligés de se croiser, les individus urbains, en Afrique comme en Europe, doivent faire preuve d'une certaine réserve, faire attention, comme le disait Goffman, à ne pas faire perdre la face à l'autre, à protéger autant leur intégrité que celle des autres. Il faut maintenir une certaine distance sociale pour pouvoir vivre avec les autres.

Ainsi, Julien Bonhomme montre que les "vols de sexe" interviennent dans des situations où cette réserve, où cette distance sociale n'était pas respecté. Dans des cultures où cette distance est très courte, où l'on n'accepte pas forcément de se brosser les cheveux avec le même peigne que les autres membres de sa famille, le faible encadrement des relations urbaines les rends difficiles à vivre. Et les accusations de "vols de sexe" deviennent un mécanisme de contrôle social qui réaffirme la norme. Phénomène renforcé par les médias de masse, qui contribuent à transformer la peur de l'inconnu croisé dans la rue en peur de l'étranger menaçant la nation. Une fois de plus, on voit la modernité de cette rumeur, qui n'a finalement que bien peu à voir avec quelques croyances ancestrales...


Revenons à Justine Sacco. Il y a finalement peu de différences entre son cas et celui des voleurs de sexe. Qu'a-t-elle fait ? Son tweet a fait "perdre la face" à certaines personnes : il a attaqué leur intégrité sociale, leur identité sociale et leur représentation du monde. Comme le passager indélicat qui vous marche sur les pieds pour monter plus vite dans le métro, elle a enfreint la distance sociale qui doit être maintenu dans les interactions courantes, surtout avec des inconnus. Les protestations sont ainsi une réaffirmation de la bonne distance à avoir. Nous ne sommes pas si différents des Africains que nous prenons facilement de haut... Chez nous, ce sont ceux que l'on nomme parfois "Social Justice Warrior" qui réagissent : ces individus qui sur les réseaux sociaux, et notamment Tumblr, se font un devoir de dénoncer les propos racistes, sexistes, homophobes, transphobes ou autre qui pulullent sur la Toile.

Mais poussons l'analyse plus loin. Pourquoi Justine Sacco a-t-elle enfreint cette norme ? Une hypothèse : elle a mal évalué la bonne distance à avoir sur Internet. Son tweet (voir ci-dessus) se voulait, rappelons-le, un trait d'humour (vous savez ce que j'en pense...). Et elle a pu, comme d'autres, s'étonner que d'autres ne comprennent qu'elle n'était pas sérieuse, que c'était pour rire, et que, hein, bon, si on peut plus faire des blagues maintenant, et la liberté d'expression bordel ? Sans doute cette "blague" n'aurait pas posé de problèmes dans un contexte différent, dans un cercle familial ou amical où elle n'aurait affecté l'intégrité de personne - surtout si ce cercle n'est constitué que de Blancs partageant des représentations communes sur l'Afrique (ça se voit que je fais de gros efforts pour ne pas écrire "racistes", non ?). Mais elle a fait cette blague sur Internet... Un lieu où se rencontrent les groupes, où se recouvrent les cercles, et où, immanquablement, on finit par rencontrer des inconnus. De la même façon que l'urbanisation a transformé les relations sociales en rapprochant les individus et en leur demandant de faire preuve de plus de distance pour respecter les autres...

Les prises à partie sur Internet comme celle de Justine Sacco sont courantes. Elles ne sont pas le produit de la bêtise ou de l'irrationalité des utilisateurs des réseaux sociaux, encore moins la conséquence d'une culture du "politiquement correct" dont nous rebattent les oreilles des pseudo-rebelles-vrais-conservateurs qui pensent que dire "les Noirs sont des singes" ou "les femmes, c'est des putes", c'est être à la pointe de l'audace et de l'originalité. Elles sont plutôt la conséquence d'un rapprochement et d'une multiplication des interactions entre individus différents - à des années lumières du déclin de la sociabilité qu'on nous promet/décrit à intervalles réguliers - qui demandent à ce que l'on trouve la bonne distance à tenir entre soi et les autres, à ce que l'on établisse des normes sur ce qu'il est acceptable de dire et de faire quand on se doit de vivre avec les autres. Il y a des gens qui appellent ça le "vivre ensemble". Pas sûr qu'ils y aient toujours réfléchis.


Une dernière chose encore. On aurait tôt fait d'interpréter ce genre de prise à parti comme du "communautarisme" : des communautés soucieuses de chacune se protéger contre les autres, chacune réclamant reconnaissance et respect. Rien ne serait plus faux. Si on reprend la distinction classique de Tönnies entre communauté et société, c'est même tout l'inverse. Les communautés sont des groupes qui exercent un fort contrôle sur leurs membres, tous semblables, et peuvent se mettre à l'abri de l'influence des autres groupes. Ici, au contraire, nous avons des individus qui ne se connaissent pas, qui ont des relations beaucoup plus lâches, qui ne sont certainement pas des semblables, mais qui se trouvent devoir cohabiter... Un phénomène qui est typique, finalement, des sociétés. Où justement il devient impossible de faire des blagues "communautaires", c'est-à-dire qui ne font rire que les membres de sa communauté au détriment des autres communautés... Et si les "social justice warriors" nous rappelaient simplement que nous vivons en société ?
Bookmark and Share

Read More...